Qui suis-je ?

Vue générale de Lacaune-les Bains
Société des Cartes Postales APA-POUX- Albi // Collection personnelle D. Calas

« Je m’appelle Jean, j’ai 14 ans et j’habite à Lacaune avec ma famille. Vous êtes ici dans mon journal intime, où je raconte ma vie bouleversée par les événements que nous sommes en train de vivre. Je posterai régulièrement des articles pour vous faire partager mon quotidien et celui de ma famille.« 

Jean, tout comme les membres de sa famille, sont des personnages fictifs.

Un groupe d’élèves de 3eme du Collège du Montalet leur ont donné vie et ont imaginé ce qu’aurait pu être leur quotidien à Lacaune durant la Seconde Guerre mondiale.

Pour inventer leur histoire, ils se sont basés sur l’Histoire : ils se sont appuyés sur les faits historiques et ont travaillé sur des documents d’archives. En lisant leurs articles, qui seront publiés régulièrement, vous croiserez donc aussi des personnes qui ont réellement existé et joué un rôle dans l’histoire de notre petite ville, parfois méconnue.

Nous tenons à remercier particulièrement le Musée du Vieux Lacaune pour nous avoir permis l’accès à ses salles et à ses documents, notamment ceux concernant l’assignation à résidence des Juifs à Lacaune à partir de 1942 (évènements qui ont inspiré le personnage de Moses) ou ceux concernant la Résistance.

Un grand merci également aux familles des élèves qui ont accepté de partager leurs archives familiales. Le parcours de Louis, le père de Jean, prisonnier de guerre en Allemagne, s’inspire du parcours d’Honoré Pistre.

29 août 1942

Ce matin je voulais aller au parc avec mon copain juif Moses, mais il ne pouvait pas sortir de chez lui. Alors je me suis inquiété, mais il m’a expliqué pourquoi. Ses parents ne veulent plus qu’il sorte car ils ont peur d’être arrêtés comme leurs voisins: la famille Ruckhaps, Malka (la mère), Salomon (le père), et Fritz (leur fils). Il y a eu une rafle il y a 3 jours, ici, chez nous, à Lacaune! Et depuis ils restent enfermés et cachés chez eux. Je me suis alors demandé ce qu’était une rafle et j’ai donc demandé à mes parents de m’expliquer. Ils m’ont dit que c’étaient les GMR (groupes mobiles de réserve) qui venaient arrêter tous les Juifs qu’ils trouvaient avec une grande violence. Ils les amènent sur la place publique, les séparent et les font monter dans des camions pour les amener on ne sait où. Mes parents m’ont dit qu’ils avaient assisté à la rafle du 26 août 1942, que les gens criaient, ils ont été choqués de la violence de ces GMR. C’est pourquoi ils m’ont bien dit de ne strictement pas parler de mon ami juif pour le protéger. Je compte bien les aider mais je ne sais encore de quelle façon…

Rappel historique: Le 26 août 1942 , 89 juifs ont été arrêtés à Lacaune , dont 22 enfants. Ils ont été déportés au camp d’extermination d’Auschwitz. Il n’y a aucun survivant.

Voici le témoignage d’un Lacaunais, présent lors de la rafle du 26 août 1942

Source: Mairie de Lacaune

28 mai 1942

 Le jeudi après-midi, Moses m’invite chez lui pour passer l’après-midi. Je constate que sa maison est petite, peu équipée. Au fil de la discussion, je lui demande s’il se sent bien à Lacaune et il me répond que non, pas trop, il n’a le droit d’aller se laver aux bains publics qu’une fois par semaine. Ils n’ont pas le droit de quitter Lacaune sans autorisation. Même leur culte est impacté. Un rabbin et un aumônier délégué dirigent la prière qui a lieu chez le rabbin lui-même. Moses doit aussi rater des cours pour apprendre l’hébreu, la langue juive, et les prières. Pour lui, la vie est dure. Il ne sait pas trop ce que l’avenir lui réserve et quand il pourra enfin rentrer chez lui en Hollande.

Reconstitution d’un appartement habité par des Juifs (crédit: musée de Lacaune)

11 mai 1942

Aujourd’hui, de nouveaux élèves juifs sont arrivés en classe. Dans la cour, ils sont tous en retrait. Tout le monde se moquent d’eux et les poussent. A la récréation, j’ai remarqué qu’un élève tapait un autre élève juif. Alors, j’y suis allé et j’ai défendu cet élève. Il m’a remercié et m’a dit qu’il s’appelait Moses et qu’il venait de Toulouse. Il m’a raconté son voyage pour se cacher des Allemands, son installation et sa vie d’avant. En classe, Mme. Valette nous a donné un travail à faire en groupe. Les élèves de ma classe ne se sont pas mélangés avec les nouveaux élèves juifs. Moi j’ai décidé de me mettre avec Moses car il est tout seul. J’ai invité Moses à la maison pour faire le travail. Je crois que c’est le début d’une amitié.

30 mars 1942

Ça fait trois jours que nos nouveaux voisins Juifs se sont installés, et pourtant, nous ne leur avons pas encore adressé la parole. Ça nous paraît louche qu’ils aient de l’argent alors qu’ils ne travaillent même pas, ils doivent faire du marché noir. D’ailleurs, il y a de plus en plus de Juifs qui arrivent ici, à Lacaune, et ils arrivent tous par le tortillard.

Dès leur arrivée, les Juifs sont recensés sur un registre à la mairie de Lacaune et doivent se présenter tous les lundis à la gendarmerie. (photo archive mairie de Lacaune)

27 mars 1942

Je vais chercher le journal lorsque le petit train arrive. Des gens portant l’étoile de David sur leurs vestes en sortent. Je me rends compte que les premiers Juifs sont arrivés. J’ai entendu dire qu’ils venaient de Luchon et Toulouse. Je suis donc rentré chez moi en courant pour l’annoncer à ma mère et quelques heures plus tard, une famille arrive s’installer à côté de chez nous. Ils ont 2 enfants, un garçon d’environ mon âge et une fillette d’environ 3 ans. La maison qu’ils habitent est petite, avec sans doute qu’une ou deux chambres. Ils semblent mystérieux.

Gare de Lacaune (photo : Musé de Lacaune)

4 janvier 1942

Ce matin, j’ai appris par ma mère que Lacaune est devenue un lieu d’assignation à résidence. Comme 30 lieux dans le sud, on recevra des Juifs étrangers jugés indésirables par l’État Français. Lacaune a été choisie car elle a une importante capacité de logements. On devrait recevoir les premiers d’ici quelques mois…

Lettre du préfet destinée au maire de Lacaune (13 juillet 1942) – Archives municipales de Lacaune

Lundi 3 novembre 1941

Aujourd’hui c’est la rentrée !

Après 2 mois d’attente, j’ai hâte de retrouver mes amis.

Comme chaque jour on salue le Maréchal Pétain en chantant « Maréchal nous voilà ».

Livret du chant Maréchal, nous voilà, Editions musicales du Ver luisant, 1941. Collection Musée de la Résistance nationale / Champigny

L’école n’a pas changé et la classe de Mlle Valette non plus.

La salle de classe comprend 3 rangées de pupitres. Sur les pupitres, nous avons des encriers en porcelaine blanche qui sont encastrés en haut à droite. Nous les remplissons en début de semaine. C’est un honneur pour nous, les élèves, de les remplir, mais nous avons toujours une appréhension de nous tâcher ou de tâcher le cahier en renversant l’encre violette. Devant les rangées de pupitres, il y a le bureau de Mlle Valette sur une estrade et, derrière, le tableau noir où nous écrivons à la craie.

Reconstitution d’une classe au « Musée du Vieux Lacaune ». Crédits photos: Louna et Ambre.

Ce matin, nous avons fait une leçon sur la laine ; on a appris les différents types de laine et comment on peut la transformer. J’aime beaucoup ces leçons qui nous apprennent des choses de la vie de tous les jours. Cette leçon m’a fait penser aux nombreuses brebis qu’il y a dans  les champs aux alentours de Lacaune et à la filature Ramond qu’il y a à quelques rues de ma maison.

Extrait de mon manuel de classe « Apprenons à observer – Leçons de choses » de L. Pastouriaux, V.Régnier et E. Le Brun

Puis, on a fait des mathématiques, je ne suis pas très fort en calcul. J’ai toujours peur de me tromper.

Quand Mlle.Valette m’interroge et que je n’ai pas compris, alors elle me demande de montrer ma main, sort sa règle et me donne une tape sur les doigts.

Je deviens tout rouge et je me retiens de pleurer.

31 août 1941

Ce matin, je voulais prendre ma chemise préférée mais elle n’était pas dans mon armoire . Ma mère était au lavoir pour faire la lessive. Tous les jeudis  elle s’y rend pour laver le linge et rencontrer les autres femmes. En rentrant, elle est toujours au courant des dernières nouvelles…

Dans cet endroit, il y a 4 bains de ciment collés les uns aux autres, ils sont remplis d’eau et c’est là que les femmes se retrouvent pour laver le linge.

Quand elle a fini de laver le linge, elle le met dans un panier en osier tressé par Pépé, puis elle l’amène à la maison pour l’étendre au soleil. Le soir, elle le ramasse, et le lendemain, elle le repasse avec le fer qu’elle chauffe sur la cuisinière. Souvent elle se lève tôt pour finir ce travail avant le repas de midi.

 Aujourd’hui au lavoir ma mère a appris que des rafles ont eu lieu à Paris la semaine dernière. Il paraît que plus de 4000 juifs ont été arrêtés et emprisonnés dans le camp d’internement de Drancy. Je suis écoeuré par tout cela .

Scène reconstituée au lavoir de Lacaune, place du Griffoul – Crédits Photos: Florina O.

5 mars 1941

Cette semaine, notre maire, Louis Valette, qui était maire de Lacaune depuis 1925, a été remplacé par Henri Viguier, nommé maire par un arrêté préfectoral.

Et le gouvernement de Vichy a fait ainsi pour tous les maires de France choisissant plutôt  des personnalités, Henri Viguier est le médecin de notre village.

Henri Viguier – Crédits photos: Musée du Vieux Lacaune

3 janvier 1941

Nous avons reçu une lettre de Papa très importante, je vous l’ai retranscrite ci-dessous:

Lettre du 15 octobre 1940

Bonjour ma famille d’amour!

Je vous écris cette correspondance pour annoncer que depuis le 17 mai 1940, je suis prisonnier, mais je suis toujours en vie. La défaite de notre armée face aux soldats allemands a entraîné ma captivité. Je suis dans un Stalag, c’est un camp de sous-officiers et de soldats. C’est le Stalag VIII C à Sagan, dans la région de la Silésie, en Allemagne.

Certains de mes camarades viennent d’être transférés des Frontstalags qui se trouvaient en France. Même si la vie est loin d’être facile, j’ai quand même quelques libertés. Je travaillais dans une ferme et je suis maintenant dans une boucherie avec une femme dont le mari est parti à la guerre. Ce travail me permet de sortir du camp de prisonniers. Mes camarades travaillent dans d’autres kommandos de travail sur des chantiers, dans des usines ou dans des mines. Quelques uns font partie de l’équipe de “l’homme de confiance”, notre représentant auprès de la Kommandantur et des services de liaison français.  

Donnez-moi vite de vos nouvelles, je vous languis.

Gros bisous

Louis

A laquelle j’ai directement répondu :

Cher Papa,

En apprenant cette nouvelle, Maman a été perturbée. Je lui ai expliqué que c’était mieux que tu sois là qu’au front. Nous espérons que dans ton Stalag tout se passe bien.

A Lacaune, Maman et l’ouvrier s’occupent très bien de la boucherie. Je les aide quelques fois quand je rentre de l’école.

D’ailleurs, Maman a appris d’une cliente que Monsieur B. s’est fait arrêté par les miliciens. Il transportait dans sa valise un jambon qu’il comptait aller vendre au marché noir. Elle lui a dit qu’il avait reçu une belle amende.

Je t’embrasse fort

Jean