Qui suis-je ?

Vue générale de Lacaune-les Bains
Société des Cartes Postales APA-POUX- Albi // Collection personnelle D. Calas

« Je m’appelle Jean, j’ai 14 ans et j’habite à Lacaune avec ma famille. Vous êtes ici dans mon journal intime, où je raconte ma vie bouleversée par les événements que nous sommes en train de vivre. Je posterai régulièrement des articles pour vous faire partager mon quotidien et celui de ma famille.« 

Jean, tout comme les membres de sa famille, sont des personnages fictifs.

Un groupe d’élèves de 3eme du Collège du Montalet leur ont donné vie et ont imaginé ce qu’aurait pu être leur quotidien à Lacaune durant la Seconde Guerre mondiale.

Pour inventer leur histoire, ils se sont basés sur l’Histoire : ils se sont appuyés sur les faits historiques et ont travaillé sur des documents d’archives. En lisant leurs articles, qui seront publiés régulièrement, vous croiserez donc aussi des personnes qui ont réellement existé et joué un rôle dans l’histoire de notre petite ville, parfois méconnue.

Nous tenons à remercier particulièrement le Musée du Vieux Lacaune pour nous avoir permis l’accès à ses salles et à ses documents, notamment ceux concernant l’assignation à résidence des Juifs à Lacaune à partir de 1942 (évènements qui ont inspiré le personnage de Moses) ou ceux concernant la Résistance.

Un grand merci également aux familles des élèves qui ont accepté de partager leurs archives familiales. Le parcours de Louis, le père de Jean, prisonnier de guerre en Allemagne, s’inspire du parcours d’Honoré Pistre.

20 mai 1945

Hier, nous sommes allés chercher mon père à la gare. Ces dernières semaines, de nombreux prisonniers de guerre sont rentrés chez eux, après 5 ans de captivité.

Mon père m’a raconté qu’après la libération, ils ont été envoyés à l’Hôtel Lutétia à Paris où ils se sont lavés et changés. Ils sont ensuite allés dans le train, direction Castres. Conduites par notre ouvrier, ma mère, ma grand-mère et moi-même sommes allés à la gare en voiture. Cette voiture était restée au garage tout le long de la guerre car il n’y avait que mon père qui  la conduisait. Arrivés là-bas, tous les noms des prisonniers présents dans le train étaient égrenés en boucle par un haut-parleur.. Nous sommes ensuite repartis à Lacaune. Il m’a raconté sa vie dans le stalag en Allemagne et je lui ai raconté la mienne. Je suis très content de l’avoir retrouvé, il m’a manqué.

Les prisonniers de guerre sur le chemin du retour ; Crédit photo: Famille Pistre

7 septembre 1944

Ce matin, un bruit me réveille, on dirait des pas lourds de plus en plus fort…une grande marche.

Je me lève et me dirige vers la fenêtre et je vois plein de monde défiler dans les rues.

Je décide de descendre pour comprendre ce qui se passe, une fois en bas j’aperçois Martine ma voisine.

Elle m’explique que les résistants du Corps Franc de la Montagne Noire défilent parce que Castres est libérée depuis le 21 août. J’entends tout le monde crier de joie, danser et chanter. Les enfants, eux, courent partout et  jouent entre eux.

C’est le retour de la liberté ! Les Allemands sont enfin partis, qui l’aurait cru après toutes ces années d’occupations et surtout de souffrances… on commençait à perdre espoir, mais maintenant qu’ils ont libéré Castres je me dis que mon père sera peut-être bientôt parmi nous…

Mais d’après sa dernière lettre il faudra peut -être attendre encore!

Je me dirige vers ma sœur et ma mère qui parlent au loin.

Ma sœur est en train de parler de mon père. Je vois ma mère pleurer et s’éloigner laissant ma sœur toute seule. Moi je garde encore espoir. Cela me rend triste de voir ma mère dans un état pareil mais je dois garder la tête haute, puisque je l’ai promis à mon père.

Le soir arrive, une fête a été organisée dans le village pour célébrer la victoire. Tout le village est réuni autour du grand buffet que les mères ont préparé: gâteaux, boissons, tout pour plaire aux habitants.

Le défilé des Corps Francs pour fêter la Libération. Crédit: Mairie de Lacaune
Les Lacaunais honorant les résistants. Crédit photo: Mairie de Lacaune

05 août 1944

Aujourd’hui, il s’est passé quelque chose de terrible…

En début d’après-midi, nous faisons une partie de tennis avec mes amis. C’est au tour d’Albert d’envoyer le service quand tout bascule. Une voiture de ces malappris de Boches arrive. Albert prend peur et part en courant. J’ai beau lui dire qu’ils ne viennent pas pour lui… Les Boches sont réellement à la recherche d’un résistant en fuite. En voyant Albert courir, ils pensent qu’il est le résistant en question, ils le mitraillent et mon copain est mortellement touché. 

Aussitôt il est transféré à l’hôpital de Lacaune et M. R  accepte d’être son parrain, car Albert décide de se convertir au catholicisme comme sa maman. Mais, il meurt quelques heures plus tard.

J’ai peur, les Allemands ne sont pas ici chez eux mais ils règnent comme des pachas. Mais peut-être que la roue est en train de tourner…Avec le débarquement en Normandie, les gens agissent…

Albert – Crédits photo: Musée de Lacaune

24 Avril 1944

Il est 23:00, je n’arrive pas à dormir. Ce soir, au dîner, mon oncle nous a raconté les obsèques des cinq résistants ayant perdu la vie durant l’attaque du maquis de Martinou deux jours plus tôt. Ces jeunes s’appelaient Gilbert Paillery âgé de 26 ans, Maurice Cousinie et Emmanuel Mora âgés de 19 ans, Maurice Bertrand et enfin, André Tabellion âgés tous les deux de 20 ans .

Mon oncle m’a expliqué dans les détails le déroulement de cette attaque.

Un premier maquis s’est formé début 1943 à la Jasse de Martinou : une ancienne ferme transformée en colonie de vacances sur un plateau au sud-ouest de Lacaune. Il servait à cacher les hommes qui ne voulaient pas se rendre au STO, le service de travail obligatoire en Allemagne.

Il y a quelques jours, dans la nuit du 21 au 22 avril, Martinou s’est fait encercler par environ 300 soldats allemands venus de Castres et de La Salvetat car ils avaient découvert l’existence de ce maquis et voulaient le supprimer. Ce fut un désastre : un combat violent, une fusillade intense selon les hommes qui ont survécu.  La Jasse de Martinou et la ferme de Poutras ont été dynamités et incendiés.  5 résistants ont été tués, mais les Allemands ont essuyé de nombreuses pertes aussi: une cinquantaine de morts et de nombreux blessés.

Apparemment, les funérailles des maquisards tombés furent bouleversantes. Quasiment tous les Lacaunais étaient présents, pour rendre hommage à ces jeunes et pour montrer qu’ils ne se laisseront pas faire face aux Allemands. De peur que ceux-là reviennent, des résistants étaient placés tout autour du village. Un très long cortège a rendu hommage à ces 5 maquisards morts pour la Liberté.

Nous avons aussi appris que les deux frères Bonnafous, Pierre et René, ont disparu depuis le jour de l’attaque. Leur mère a déclaré qu’ils étaient partis couper du bois mais n’en sont pas revenus. Mon oncle pense que les Allemands les ont embarqués. Nous les connaissons bien, ils nous rendent souvent des services. Les deux frères sont tous les deux célibataires et travaillent dans leur petite exploitation agricole. Étant de bons chasseurs, le gibier qu’ils tuent leur permet d’améliorer leurs repas.

Obsèques des cinq résistants décédés lors de l’attaque du maquis
Crédit photo: Mairie de Lacaune

21 octobre 1943

Ce matin, ma mère s’est levée à 6h pour aller faire la queue à la boutique d’en face, il y a eu un nouvel arrivage de produits B.O.F. Je suis allé la rejoindre au magasin car elle avait oublié les tickets de rationnement. Pour mon petit déjeuner, je voulais des tartines et du lait mais même ces produits sont soumis aux tickets ! Je plains ma petite sœur qui a 5 ans à peine et qui doit déjà se priver… J’ai longtemps songé à aider la famille Weisman, dans la maison d’à côté. J’en ai même parlé à ma mère mais elle m’a défendu de le faire, sous peine de me faire arrêter par les Boches.

Mes amis m’ont proposé une place à leur côté dans le marché noir, ils m’ont dit que cela rapportait beaucoup de francs…

Des tickets de rationnement. Crédit photo: Musée de Lacaune

28 mars 1943

Aujourd’hui nous avons eu la visite rapide de mon oncle. Il est membre du maquis de Martinou, qui se trouve à 3km de Lacaune depuis 1943. Un maquis est un lieu peu accessible où se regroupent les résistants. D’après mon oncle, il y a à peu près 80 hommes dans ce maquis. Nombreux sont ceux qui ont refusé de partir au STO. Ils veulent continuer le combat contre l’occupant nazi et le régime de Vichy.  Leur quotidien est rythmé par la garde, l’instruction et les corvées (bois, cuisine…). Ils organisent des coups de main sur des dépôts de carburants, alimentations et vêtements destinés aux Allemands ou à la Milice. Il est venu récupérer du ravitaillement et des messages pour le maquis. J’ai toujours peur qu’il se fasse arrêter.

29 août 1942

Ce matin je voulais aller au parc avec mon copain juif Moses, mais il ne pouvait pas sortir de chez lui. Alors je me suis inquiété, mais il m’a expliqué pourquoi. Ses parents ne veulent plus qu’il sorte car ils ont peur d’être arrêtés comme leurs voisins: la famille Ruckhaps, Malka (la mère), Salomon (le père), et Fritz (leur fils). Il y a eu une rafle il y a 3 jours, ici, chez nous, à Lacaune! Et depuis ils restent enfermés et cachés chez eux. Je me suis alors demandé ce qu’était une rafle et j’ai donc demandé à mes parents de m’expliquer. Ils m’ont dit que c’étaient les GMR (groupes mobiles de réserve) qui venaient arrêter tous les Juifs qu’ils trouvaient avec une grande violence. Ils les amènent sur la place publique, les séparent et les font monter dans des camions pour les amener on ne sait où. Mes parents m’ont dit qu’ils avaient assisté à la rafle du 26 août 1942, que les gens criaient, ils ont été choqués de la violence de ces GMR. C’est pourquoi ils m’ont bien dit de ne strictement pas parler de mon ami juif pour le protéger. Je compte bien les aider mais je ne sais encore de quelle façon…

Rappel historique: Le 26 août 1942 , 89 juifs ont été arrêtés à Lacaune , dont 22 enfants. Ils ont été déportés au camp d’extermination d’Auschwitz. Il n’y a aucun survivant.

Voici le témoignage d’un Lacaunais, présent lors de la rafle du 26 août 1942

Source: Mairie de Lacaune

28 mai 1942

 Le jeudi après-midi, Moses m’invite chez lui pour passer l’après-midi. Je constate que sa maison est petite, peu équipée. Au fil de la discussion, je lui demande s’il se sent bien à Lacaune et il me répond que non, pas trop, il n’a le droit d’aller se laver aux bains publics qu’une fois par semaine. Ils n’ont pas le droit de quitter Lacaune sans autorisation. Même leur culte est impacté. Un rabbin et un aumônier délégué dirigent la prière qui a lieu chez le rabbin lui-même. Moses doit aussi rater des cours pour apprendre l’hébreu, la langue juive, et les prières. Pour lui, la vie est dure. Il ne sait pas trop ce que l’avenir lui réserve et quand il pourra enfin rentrer chez lui en Hollande.

Reconstitution d’un appartement habité par des Juifs (crédit: musée de Lacaune)

11 mai 1942

Aujourd’hui, de nouveaux élèves juifs sont arrivés en classe. Dans la cour, ils sont tous en retrait. Tout le monde se moquent d’eux et les poussent. A la récréation, j’ai remarqué qu’un élève tapait un autre élève juif. Alors, j’y suis allé et j’ai défendu cet élève. Il m’a remercié et m’a dit qu’il s’appelait Moses et qu’il venait de Toulouse. Il m’a raconté son voyage pour se cacher des Allemands, son installation et sa vie d’avant. En classe, Mme. Valette nous a donné un travail à faire en groupe. Les élèves de ma classe ne se sont pas mélangés avec les nouveaux élèves juifs. Moi j’ai décidé de me mettre avec Moses car il est tout seul. J’ai invité Moses à la maison pour faire le travail. Je crois que c’est le début d’une amitié.

30 mars 1942

Ça fait trois jours que nos nouveaux voisins Juifs se sont installés, et pourtant, nous ne leur avons pas encore adressé la parole. Ça nous paraît louche qu’ils aient de l’argent alors qu’ils ne travaillent même pas, ils doivent faire du marché noir. D’ailleurs, il y a de plus en plus de Juifs qui arrivent ici, à Lacaune, et ils arrivent tous par le tortillard.

Dès leur arrivée, les Juifs sont recensés sur un registre à la mairie de Lacaune et doivent se présenter tous les lundis à la gendarmerie. (photo archive mairie de Lacaune)